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Compte rendu de la participation du RFFlabs aux Etats Generaux du Numérique

Tout commence par une introduction

Les 9 et 10 mars derniers se tenaient, au siège du Parti Communiste Français (PCF), les États Généraux de la Révolution Numérique (EGRN). Parmi les différentes conférences et tables rondes qui y étaient proposées, l’une d’entre-elles était consacrée à la présentation du Réseau Français des FabLabs et de Fab14. Cet article a pour objectif de présenter un compte-rendu des différents propos tenus durant cette table ronde. Les débats étaient animés par Yann Le Pollotec, responsable des questions numériques au sein du PCF. 

Pour représenter le réseau :

  • Matei Gheorghiu : sociologue spécialiste des organisations émergentes, membre du Conseil Scientifique du RFFlabs, jardinier bricoleur.
  • Thomas Sanz : géographe, membre de l’équipe communication du RFFLabs pour l’évènement Fab14 Distributed.

Les autres participants :

  • Laurence Allard, sociologue des usages numériques, enseignante à Lille 3 et chercheuse à Paris 3-Ircav, co-fondatrice de l’association Citoyens Capteurs, animatrice de la commission Makers Debout à Nuit Debout, en résidence au Carrefour Numérique de la Cité des Sciences.
  • Nicolas Bonnet, Conseiller de Paris, adjoint au maire du 12e arrt.  

Des fablabs au cœur d’une « bataille pour le territoire »

La table ronde a été l’occasion pour les différents intervenants de présenter leurs visions de l’objet Fablab et de sa place dans la société. Nicolas Bonnet a ouvert la table ronde. 

Pour lui, le Fablab est l’occasion de réintroduire la production manufacturière dans la ville, de rendre honneur aux travailleurs et de freiner le mouvement de gentrification qu’ont connues les grandes agglomérations ces 20 dernières années. Cette réintroduction doit ainsi permettre de dynamiser les territoires, d’amener une transformation des pratiques et des modes de production, de produire localement et de diminuer l’impact carbone et la dégradation de l’environnement en favorisant les circuits courts et en sensibilisant la population aux enjeux industriels. 

Ensuite ça a été le tour du Réseau Français des FabLabs.

Nous avons commencé en rappelant que nous allions exposer une représentation schématique de la réalité. En tant que telle, elle était une simplification et ne pouvait pas rendre justice à la diversité du mouvement. Nous avons ensuite abordé successivement 3 aspects du Fablab : le Fablab vécu du dedans, le Fablab situé dans son écosystème et l’événement Fab14 / FabCity Summit. 

Vu de l’intérieur, le Fablab est tour à tour lieu de formation, lieu de socialisation et lieu de production pour une communauté. Les Fablabs sont aussi divers qu’il existe de situations locales, et ils répondent toujours aux besoins des communautés qui les ont fondés et qui les portent. Vu de l’extérieur cependant, le Fablab est une nouveauté organisationnelle à la mode qui éveille les appétits de nombreux acteurs (industriels, politiques, individuels ou associatifs) mais qui est encore dépourvue d’une assise institutionnelle solide. Nous avons insisté sur l’idée selon laquelle cette tension entre diversité et appel à la standardisation (à « trouver un business model ») ne devait pas aboutir à imposer des solutions managériales top-down, mais au contraire permettre à chaque situation locale de se déployer dans toute sa richesse tout en évitant les doublons et la mise en concurrence. 

C’est à ce niveau qu’intervient le Réseau pouvant servir d’interface et de membrane de protection au collectif vis-à-vis des interlocuteurs institutionnels publics et privés, et dans l’autre sens pouvant aider le mouvement à se coordonner en interne à l’échelle du territoire. C’est dans cette optique que nous avons présenté la forme décentralisée de la 14ème édition FABX autour de 7 thématiques : Agrofood, Écologie, Économie, Éducation, Énergie, Mobilité, Recherche et Solidarité. La particularité de cette 14e édition correspond à la vision du Réseau Français des FabLabs qui est d’accompagner autour d’une même dynamique tous les fablabs français en capitalisant sur la diversité de leurs territoires d’inscription et de leurs centres d’intérêt.

Ce fut ensuite le tour de Laurence Allard

Pour elle, les fablabs sont des lieux qui permettent en théorie de mettre entre parenthèses nombre de conventions et de frontières sociales et cognitives, grâce à l’approche par le faire-ensemble. Par les pratiques collectives de déconstruction, de réparation et de création qu’ils rendent possibles, les Fablabs facilitent les échanges, la capacitation et la réappropriation des objets techniques qu’on avait l’habitude de laisser vivre leur vie et qui souvent nous imposaient leur rythme, à travers des pratiques commerciales comme l’obsolescence programmée. 

Mais cet objectif ne se réalise pas tout seul : les machines sont difficiles d’accès et les Fablabs risquent de devenir rapidement des repaires pour passionnés de technologie, en laissant sur le côté de la route les concitoyens les plus fragiles. Les animateurs de ces lieux doivent faire des efforts particuliers d’intégration en direction des membres des catégories défavorisées pour que les Fablabs jouent à plein leur rôle social. Pour illustrer ces pratiques, Laurence Allard a pris l’exemple d’un projet réalisé dans le cadre du Fablab du CRI, consistant à inviter les habitant·e·s d’une cité du XVIIIe arrondissement à réaliser au sein du Fablab un compteur électrique et un détecteur de pollution. Ce projet a été l’occasion de désacraliser la technologie, de bâtir des liens entre le Fablab et le territoire et d’ouvrir des portes aux habitant·e·s vers de nouvelles possibilités d’actions collectives.

A la suite de ces interventions, la parole a été donné à la salle. Les questions posées ont été l’occasion pour les intervenants d’ajouter des précisions à leur vision du fablab et de faire ressortir différentes réflexions intéressantes sur les fablabs. 

L’une d’entre elles a porté sur le rapport industrie/fablabs. Actuellement la ville de Paris connaît un processus de gentrification impliquant l’éloignement des classes les plus pauvres. Réintroduire la fabrication dans les villes au moyen des fablabs permettrait d’amener une production de richesse par et dans la ville, dans un objectif plus large de relocalisation de la production. Cette représentation des Fablabs comme de futures mini-usines urbaines, permettant de tout produire localement a été proposée par Nicolas Bonnet. Laurence Allard a rappelé en réponse que production locale ne signifiait pas forcément autoproduction intégrale. Si les fablabs permettent certes l’autoproduction, les machines n’ont pas des possibilités infinies et les individus ont aussi d’autres centres d’intérêt et obligations. Il paraît donc peu réaliste d’envisager une autoproduction de biens à 100%.

A la suite, il y a eu une question sur l’impact des fablabs. Pour Laurence Allard, les membres des Fablabs ne peuvent réaliser seuls le potentiel de transformation : ils s’inscrivent dans un écosystème local connecté au vaste monde par différents biais. C’est dans ce sens qu’avec Matei nous avons souligné l’importance d’un organe de coordination, le Réseau Français des FabLabs, qui peut servir d’espace de coordination, d’amplification des actions entreprises et de courroie de transmission entre différents lieux. Aujourd’hui, divers intérêts s’expriment à l’égard des Fablabs, comme l’atteste l’invitation du PCF, mais aussi les attaques comme l’incendie de la Casemate ou encore la mobilisation de la thématique du numérique dans des mots d’ordre productivistes comme « la Start-up nation ».  De fait, différents groupes d’acteurs cherchent à s’appuyer sur le mouvement des Fablabs pour faire avancer leur agenda politique dans les territoires, et c’est en cela que le Fablab est, sous ses diverses formes, une ligne de front où s’articulent différentes forces sociales et idéologies. 

Bilan

Si nous avons au cours de cet échange essayé de présenter le plus fidèlement possible la vision du Réseau, il est certain que personne n’a le monopole dans la construction du modèle du Fablab, et c’est peut-être ce qui constitue une des richesses de ce mouvement. La composition du public le souligne, puisque les personnes concernées étaient des personnes qui avaient déjà eu un premier contact avec les fablabs, et qui venaient pour mieux comprendre ce qu’était le fablab. Cela renvoie à l’objectif du Livre blanc qui est de présenter un état – actuel – du fablab en tant que lieu et des fablabs en tant que mouvement.

Que ce soit au travers de nos interventions ou celles des autres acteurs, il apparaît que le mouvement fablab ne peut se considérer en dehors du champ politique, du fait de son impact potentiel sur le territoire. Nous avons rappelé qu’il était hors de question pour le mouvement de s’impliquer dans la politique partisane, et que les Fablabs cherchaient individuellement et collectivement à sauvegarder leur indépendance, pour garantir l’égal accès de tous et éviter l’instrumentalisation. Mais cela ne nous empêche pas d’avoir conscience du caractère inévitablement politique de l’action publique collective qu’est un Fablab, et des tensions que cela peut générer. Ce qui souligne le rôle du RFFlabs comme chambre de compensation de ces tensions au niveau local et national.