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Entrevue croisée – commencer à apprendre dans un fablab

Le passage de simple visiteur.e à maker.e est déterminant dans la vie d’un fablab. L’individu maker en apportant ses connaissances, son dynamisme et sa vie est ce qui fait la richesse d’un fablab, peut-être plus que les machines et l’équipement que l’on y trouve. C’est pourquoi, le RFFlabs, pour cette seconde newsletter, a décidé de s’intéresser, à ce moment clef dans la vie du futur maker.e et de la communauté. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, nous sommes allés poser trois questions à deux chercheur.e.s en Sciences Humaines et Sociales spécialisé.e.s sur la question des fablabs. Voici ce qu’il est en est ressorti. 

Evelyne Lhoste – chercheure en socio-anthropologie au Laboratoire Interdisciplinaire Sciences, Innovations, Sociétés (Lisis) à l’université de Paris-Est-Marne la Vallée.

Matei Gheorghiu  – sociologue spécialiste des organisations émergentes, membre du conseil scientifique du RFFlabs, jardinier bricoleur.

RFFlabs : Comment se fait le passage de simple visiteur.e à membres ?

E: Les communautés de makers sont des communautés de pairs. On y entre par co-optation après avoir acquis une certaine expertise par auto-formation. Les pairs s’entraident en partageant leurs connaissances et savoir-faire. Ils s’investissent dans un projet collectif, le fablab, et dans leurs projets individuels. Il y a quelques années, la construction d’une imprimante Reprap personnalisée représentait un rite d’entrée dans la communauté. Ces pratiques autodidactes ne sont pas à la portée de tous. Ceux qui sont moins habiles ou moins passionnés doivent être accompagnés. Des fablabs ont développé des savoir-faire issus de l’éducation populaire pour laquelle le transfert de connaissances porte une visée émancipatrice, individuelle et collective, voire de transformation de la société. Certains organisent des parcours d’initiation en plusieurs étapes : 1. visite découverte avec présentation des fablabs et démonstration de fabrication, 2. atelier dirigé d’une journée pour réaliser un (petit) projet personnel, 3. Implication dans un projet collectif. 

M: Un Fablab est en même temps un espace ouvert au vaste monde par le biais du réseau dans lequel il s’inscrit, et une forme de solidarité émergente en réponse à des besoins locaux. Les personnes qui l’ont fondé et qui l’animent partagent fréquemment des expériences collectives antérieures. L’intégration de nouveaux venus dans le collectif ne suit pas forcément un schéma standard et se fait au fil de l’eau, au gré des rencontres. Il peut prendre plusieurs formes: lorsqu’on visite pour la première fois et que rien ne nous intéresse, on ne revient pas, et l’histoire s’arrête là. Si on s’arrête c’est que quelque chose a arrêté notre attention, a suscité notre intérêt. Et si notre intérêt est éveillé, on va revenir, participer, partager. On fait l’expression d’un besoin auquel la communauté va être capable ou non de répondre. C’est la manière dont on exprime le besoin et la manière dont la communauté y répond qui va déterminer la suite de notre engagement : 

  1. Si nous sommes capables d’exprimer ce besoin d’une manière acceptable pour la communauté (si on ne casse pas les pieds à tout le monde) et que la communauté est capable et a envie d’y répondre, on repart avec son besoin satisfait, et soit on a un comportement de consommateur, et on ne revient que si le besoin se fait de nouveau sentir, auquel cas, on paie pour ne rien devoir à personne, soit on a un comportement de compagnon et on revient pour participer en aidant d’autres à résoudre leurs problèmes, et là on est pratiquement membre de fait, sinon de droit. 
  2. Si on n’est pas capable d’exprimer son besoin de manière à susciter l’attention de la communauté ou que la communauté n’est pas capable de répondre, soit on s’en va insatisfait, auquel cas le problème ne se pose plus, et on ne sera jamais membre, soit on reste et on essaie de trouver une solution avec l’équipe malgré tout, auquel cas nous voici membre de fait, tant que personne ne décide qu’il en a marre et mette sur la table le sujet de l’expulsion du nouveau venu vs son propre départ. 

 

RFFlabs : Quelle place pour les projets dans l’apprentissage/ [l’acquisition de connaissance] dans un fablab ?

E: Les projets individuels permettent de développer des connaissances en concevant l’objet de son choix : se fabriquer un vêtement connecté ou inventer une machine à dessaler l’eau. Certains individus recherchent des personnes pour les aider au-delà des conseils d’experts. Ils doivent alors accepter de partager leurs idées et parvenir à enrôler durablement ces partenaires. A ce titre, Myhumankit est exemplaire. La plupart des projets collectifs sont initiés et coordonnés par des fabmanagers pour répondre à l’objectif stratégique d’un fablab. Par exemple, des centres de culture scientifique et technique conçoivent des projets avec des organisations (mission locale, associations, entreprises sociales et solidaires, établissements d’enseignement…). Ils réunissent dans le fablab des individus aux compétences variées autour d’un objectif commun à visée sociale et/ou environnementale. Parfois des usagers apportent leur savoir d’expérience. Chaque participant a aussi un objectif personnel : fabriquer un objet qui lui soit utile, acquérir des connaissances techniques ou transversales, éduquer des jeunes, développer un projet territorial… Le résultat ne constituera pas forcément une innovation technique, peu de participants deviendront des experts des technologies numériques, et rares seront les makers passionnés. Mais des connaissances sont produites et circulent entre les participants. La répétition des projets permet de construire la confiance entre partenaires, et de développer des connaissances communes. 

M: La seconde question est encore plus simple et double à la fois : d’abord, selon moi, il n’y a aucun apprentissage individuel ou collectif possible en dehors d’un projet (si on admet que l’apprentissage par cœur de normes et de codes n’est qu’une composante mineure du processus d’apprentissage) ; ensuite, un projet est l’occasion d’apprentissages croisés et multiples, qui prennent place à différents niveaux.

  1. On peut penser à l’apprenti qui apprend à mieux maîtriser un outil, une technique, un art, au cours d’un projet qu’il doit réaliser avec l’assistance ou sous la surveillance d’un expert.
  2. On peut aussi penser à l’expert d’une technique qui apprend à comprendre la manière singulière de se former de chaque apprenti, et à adapter sa pédagogie en fonction de chaque situation.
  3. On peut encore penser à l’apprentissage d’un collectif des différents comportements à encourager et à proscrire pour renforcer l’envie de chacun de continuer à faire partie de ce collectif et de faire des efforts pour mener à bien les objectifs communs.
  4. On peut enfin penser à l’apprentissage de tous les acteurs de l’environnement proche qui découvrent l’existence d’un projet collectif et qui apprennent à interagir avec lui.

Pour conclure, tant que le Fablab reste un lieu ouvert sur l’environnement proche et connecté au réseau mondial, il ne peut qu’être une scène d’apprentissage permanent à de multiples niveaux.

RFFlabs : Quel positionnement pour les fabmanager.e.s dans ce passage

E: Le titre de fabmanager recouvre de multiples fonctions et compétences qui devraient être réparties entre différents membres de la communauté du fablab, salariés ou bénévoles.  Les fonctions de médiation et d’intermédiation sont stratégiques pour l’ouverture des fablabs. La médiation procède d’un accompagnement qualifié et de proximité des visiteurs individuels ou en groupe dans le but d’en faire des makers. La notion d’intermédiation reconnait que chacun est porteur de savoirs. Elle rassemble les activités qui permettent aux membres d’un projet collectif, makers et non makers, d’opérer un déplacement les uns vers les autres et de construire un langage partagé. Les collaborations entre organisations doivent être organisées, les projets coordonnés, les tensions régulées, les fêtes organisées et les structures qui permettront de capitaliser sur ces expériences mises en place. Si l’ouverture est une priorité pour un fablab, c’est à la structure porteuse de définir les missions stratégiques correspondantes et de les confier au groupe fabmanager.

M: A titre personnel, j’éprouve une certaine gêne à l’égard de ce statut, et de ce qu’il implique comme conception du commun qu’est un Fablab. Il me semble que la notion de Fabmanager est une rémanence, un tantinet archaïque, du paradigme industriel qui s’est péniblement établi comme norme scientifique d’organisation du travail entre la fin du 19e siècle et le milieu du 20e, avec les conséquences qu’on lui connait. A lire d’ailleurs les intitulés de postes de Fabmanager, on ne peut qu’être frappé par l’incalculable nombre de compétences requises, nombre inversement proportionnel en général à la rémunération proposée. Je trouve étonnant qu’à l’heure de la conception et de la fabrication en P2P on soit encore obligés de reproduire dans ces espaces d’avant-garde du changement social une forme d’organisation pyramidale, chapeautée et incarnée par un Manager, aussi Fablabiste soit-il. Disons qu’il faudrait distinguer ici deux aspects de cette figure, le « Fabmanager idéal » qui serait comme le sage sur la montagne, capable par sa seule présence et l’énoncé laconique de quelques dictons zen de révéler à chacun et à tous le meilleur chemin à suivre dans une situation donnée, et le « Fabmanager statutaire » qui sera plus vraisemblablement coincé entre l’enclume de l’administration, de la comptabilité, de la gestion quotidienne et le marteau des demandes incessantes de la communauté, ce qui ne laisse pas présager une disponibilité psychique suffisante pour mener à bien toutes les actions d’animation et de construction de communauté qu’on semble vouloir lui confier. Pour le dire simplement : le fabmanager pédagogue et le fabmanager comptable sont deux figures difficilement conciliables et il va falloir que le Réseau se creuse pas mal les méninges pour proposer une alternative, et que les interlocuteurs institutionnels soient suffisamment souples pour comprendre et accepter cette situation. 

Si ce qui précède a fait écho à votre expérience ou que vous avez un avis sur la question, n’hésitez pas à participer sur le forum : ici