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Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social, Isabelle Berrebi-Hoffmann, Marie-Christine Bureau, Michel Lallemant, Paris, Paris, Seuil, 2018, 352 p. Compte rendu de lecture

Depuis l’aube des temps et par-delà les frontières une seule chose demeure stable : un intérêt inquiet des hommes pour le changement. Les différentes postures à l’égard de l’avenir se déclinent en autant de pratiques et d’institutions. À la bourse ou au casino, l’homme trouve un moyen de satisfaire sa passion spéculative. En souscrivant à des assurances ou en s’astreignant à l’ascèse, il cherche au contraire à apaiser son inquiétude. Il arrive parfois qu’inquiétude et passion spéculative se conjuguent et donnent naissance à une réflexion collective sur les fondements des jeux : les règles. C’est à l’exploration de cette rencontre délicate entre tendances opposées à l’occasion de l’émergence de nouveaux lieux dédiés à la fabrication numérique, les makerspaces, que se consacre, depuis une demi-douzaine d’années, le travail d’une équipe de sociologues du CNAM dont le dernier ouvrage se propose de faire un – nécessairement provisoire – état des lieux.

Et c’est précisément là que se situent la principale difficulté et mérite de ce travail : décrire, sans les figer, dans leur diversité, leur complexité, leur éclatement parfois, les espaces et les circonstances au sein desquels divers acteurs tentent de construire des règles communes et des pratiques partagées autour des nouvelles technologies et des défis qu’elles introduisent. Ainsi présenté, ce programme d’enquête pourrait s’appliquer à toutes les dimensions de la vie individuelle et collective, tant la pénétration des nouvelles technologies est aujourd’hui profonde et diffuse ; l’abondance des publications prenant l’innovation pour objet peut en témoigner. Mais cette menace d’éparpillement est ici conjurée grâce à l’apparition, ces dix dernières années, d’une nébuleuse d’entrepreneurs de normes qui donne à ce processus un semblant de consistance et que les auteurs de l’ouvrage ont adopté comme terrain d’analyse : les makers et les makerspaces.

Le second et non moindre mérite de ce travail est de faire preuve d’un certain flair et d’une curiosité sincère pour cette nébuleuse émergente. Cet intérêt a permis à l’équipe d’être en première ligne pour identifier des acteurs clés de cet écosystème émergent, de s’engager avec eux dans la réflexion sur leur identité et de contribuer à faire de l’ensemble un objet de recherche légitime, grâce à leur statut de chercheurs établis dans une institution prestigieuse. La démarche aura permis de produire un texte qui reflète assez fidèlement les – et participe aux – tentatives d’institutionnalisation d’un « monde social » au sens de Becker. L’ensemble est un document riche et instructif qui permet de se faire une idée assez juste de l’état des lieux et des pratiques dans le monde dit des makers. Tentons un rapide résumé des chapitres avant de formuler quelques réserves.

Dans un premier chapitre, illustrant parfaitement l’idée selon laquelle le rapport au changement est la chose au monde la plus stable et la mieux partagée, les auteurs établissent une généalogie du mouvement des « makers », en retraçant ses racines à l’épopée des shakers, au mouvement Arts&Craft, au DIY, et aux promoteurs, de ce côté-ci de l’Atlantique, du « système D ». Le second chapitre est consacré à une revue de la diversité des lieux et des pratiques (du hack au make en passant par le fab) et tente de constituer un portrait de famille, en se basant sur des « différenciations morphologiques » redoublant schématiquement des divergences idéologiques.

Dans le chapitre suivant, les auteurs mettent ces initiatives en perspective avec les tensions qui traversent l’écosystème et structurent les rapports entre acteurs, essayant de révéler ainsi les cousinages et les secrets de famille. Poursuivant l’exploration de ces conflits, le chapitre 4 décrit les batailles autour des noms et des termes employés pour désigner ces espaces et ces initiatives. Le pouvoir de nommer étant théoriquement un fait du prince, il n’est pas étonnant que dans un milieu en voie d’institutionnalisation où la hiérarchie n’est pas fermement établie, et où une partie des acteurs cherche à privilégier un mode d’organisation horizontal, les débats portent aussi (surtout) sur les noms que doivent prendre les choses, débats reflétant la diversité des positions.

L’appréhension de la diversité des positions et des références est approfondie dans le chapitre 5 par le biais d’une attention prêtée à différentes trajectoires de makers. Les auteurs ont en effet tranché le débat dès le titre en décidant d’adopter un terme issu du terrain qui leur paraît être le plus neutre, bien que ce choix soit discutable, dans la mesure où il rattache les phénomènes observés essentiellement sur le territoire français – avec une excursion au Sénégal et à Berlin – à une filiation nord-américaine. Une typologie est dressée, distinguant sept profils : les ingénieurs, les artistes et les designers/architectes, les techniciens, les journalistes, les médiateurs culturels, les administrateurs, les étudiants. Si cette typologie repose plus sur la trajectoire officielle et répond à des critères exogènes au supposé monde considéré, les auteurs signalent en fin de chapitre que les identités sont tout de même « plurielles et pluri-statutaires » et que les stratégies de présentation de soi des acteurs insistent sur l’effacement des références aux normes institutionnelles.

Les chapitres 6, 7 et 8 tentent de dépasser cette difficulté – comment se constituer une identité stable, qui permette la reconnaissance mutuelle sans avoir recours aux identités forgées dans les cadres institutionnels qui sont remis en question – en explorant la manière dont les makers essayent en pratique de construire un monde en commun, en établissant des réseaux et des alliances avec divers acteurs institutionnels, publics ou privés.

Cette exploration conduit les auteurs à souligner la prétention de ces entrepreneurs de normes de construire un « nouveau monde », ce qui ne va pas sans offrir de prise à diverses contradictions. L’ouvrage passe alors en revue une suite de références constituant un apparent panthéon de la culture maker. Cette évocation amène les auteurs à reformuler (dans le chapitre 6) des distinctions indigènes entre « makers » et « hackers » en s’appuyant sur une analyse de contenu de quatre ouvrages écrits par des spécialistes ou des promoteurs de ce monde. On peut regretter qu’à cette occasion, nous y reviendrons, l’exposé s’en tienne à une simple analyse de contenu des ouvrages sans le mettre en perspective avec les trajectoires sociales de leurs auteurs. La suite nous propose une description de différentes structures émergentes, des événements qui y sont organisés, et des personnes qui y participent. On peut suivre le déroulement d’une maker faire européenne, d’un congrès de hackers à Berlin, une semaine de Makers à Nantes.

L’effervescence ainsi dépeinte donne naissance à des embryons d’organisations collectives que les auteurs recensent (chapitre 7) et dont ils relatent l’émergence. Malgré l’aspect non linéaire de leur développement – l’histoire bégaye –, l’analyse du mouvement en France sur plusieurs années témoigne d’une tendance à la croissance et à la concentration (donc à l’institutionnalisation) de ces réseaux par le biais d’essaimages, d’alliances avec différents acteurs institutionnels et de visibilité accrue (chapitre 8). Cette institutionnalisation passe entre autres par des partenariats avec le monde universitaire, les artisans d’art et les grandes entreprises.

En conclusion, les auteurs reviennent à leur source (de légitimité), la sociologie du travail, en rappelant la triple distinction d’Alain Supiot, entre formation et travail, entre travail rémunéré et gratuit, enfin entre travail dépendant et indépendant, et montrent que de nombreux cas de figure aujourd’hui remettent en question ces distinctions (formation tout au long de la vie, estompage des frontières entre emploi et travail bénévole, recours croissant à des formes d’indépendance qui ne sont que formelles). Ces remarques conduisent les auteurs à interpréter l’émergence du monde maker comme le symptôme d’une recomposition globale du travail et du capitalisme à laquelle la sociologie devra être bien plus attentive à l’avenir.

Si l’ensemble de ce travail est stimulant par l’exploration de phénomènes peu considérés et peu étudiés jusqu’ici, et remarquable par l’engagement des chercheurs vis-à-vis de leur objet, on peut toutefois esquisser un certain nombre de réserves. La première, la plus sérieuse, dont découlent toutes les autres, porte sur la construction de l’objet : l’utilisation du concept de « monde » au sens beckerien pour caractériser l’ensemble des phénomènes considérés ici est-elle pertinente ? Existe-t-il un « monde des makers », et par suite, existe-t-il une catégorie d’individus qu’il serait légitime de regrouper sous cette appellation ?

L’analogie entre les mondes de l’art et le pseudo-monde des makers semble tenir si l’on se fie au fait que les débats internes portent en partie sur la nature de la pratique, ses méthodes et ses objectifs. Mais si dans les mondes de l’art (au pluriel), les professions sont établies, les traditions institutionnalisées et les repères relativement stables, ce qui permet aux débats de porter sur des objets concrets, et aux acteurs d’évoluer dans des champs constitués, les débats qui ont cours dans la nébuleuse maker ne leur ressemblent que formellement. Les positions y sont bien plus instables, ce qui ne reflète pas la versatilité de l’éthique des acteurs mais l’instabilité des phénomènes auxquels des mots nouveaux, souvent bricolés ad-hoc font référence. Et la ressemblance peut être sans doute plus certainement mise sur le compte d’une « bonne volonté institutionnelle » que d’une analogie structurelle avec le champ artistique.

Un autre danger, plus sérieux, menace la démarche : puisqu’une des stratégies de légitimation des acteurs consiste à établir des alliances avec des représentants des institutions établies, ce texte ne peut-il pas être soupçonné d’être le produit d’une transaction symbolique entre des acteurs marginaux en quête de reconnaissance et des chercheurs en quête de nouveaux objets ? À force de soutenir le développement de ce qu’ils espèrent être une alternative au capitalisme comme cela est clairement indiqué dans le texte, les auteurs n’en viennent-ils pas à prendre une utopie pour une réalité et surtout ne laissent-ils pas échapper ainsi des dimensions essentielles à la compréhension de la complexité des phénomènes observés ?

En effet, et ce sera la remarque conclusive, la lacune essentielle de cette approche se révèle lorsqu’on tente de comprendre les relations des acteurs, des structures qu’ils animent et plus généralement du « monde » considéré avec le reste – les restes – de l’autre monde, celui que nous habitons tous. Quels sont les autres engagements sociaux de ces makers ? Ont-ils une famille ? Un capital ? Un travail, sinon un emploi ? Sont-ils engagés dans d’autres actions associatives ? Quelles sont les relations des structures qu’ils animent avec les institutions ? Outre les exemples évoqués dans le livre (un Fablab fondé au sein d’une université), quels sont les contrats qui définissent les rapports entre entités ? Leurs contradictions, leurs transformations ?

Plus largement, quels sont les rapports de l’émergence de cette nébuleuse avec le contexte économique et social global, ou certains de ses éléments les plus à même de fournir des pistes d’interprétation fertiles, comme la tendance croissante à la financiarisation et à l’externalisation (le capitalisme de plateforme), le recours au travail indépendant (dominant dans le digital labour) et la prolifération des dispositifs de captation de la plus-value de ce travail comme les concours à l’innovation et les appels d’offre, la crise bancaire de 2008, la détérioration des conditions climatiques, la dévalorisation des diplômes, la dissolution des cadres de solidarité traditionnels ?

On comprend que la volonté des auteurs de constituer un objet sociologique nouveau les ait conduits à mettre la focale sur l’expression interne des contradictions du mouvement, fût-ce à l’aide de concepts externes, mais ce choix de focale, outre de faillir à établir en monde ce qui n’est que l’embryon d’une infinité de possibles, les conduit malheureusement à rendre peu discernable l’inscription des acteurs et de leurs stratégies dans de véritables mondes sociaux constitués, celui de l’industrie, de l’enseignement supérieur, de la communication institutionnelle, et finit par n’atteindre ni l’objectif de produire une analyse sociologique cohérente, ni celui de défendre une position idéologique et une démarche politique qui pourtant auraient certains mérites. Nous ne pouvons que souhaiter qu’à la suite de ce premier (second) essai, cette équipe cherche à mettre en perspective ses fines observations de terrain avec sa propre position institutionnelle et avec le contexte historique plus large dans lequel elle s’inscrit.

 

Matei Gheorghiu

Université Paris Dauphine – IRISSO

ORYTHIE

Conseil scientifique du Réseau Français des Fablabs